Quels sont les mécanismes sous-jacents au mouvement ?

Le sensoriel et la capacité motrice : un duo inséparable


L’histoire motrice du pratiquant est une variable non négligeable. Cette dernière pourrait expliquer certaines difficultés dans la progression, la maîtrise, l’inadaptation de certaines personnes dans leurs pratiques physiques (à visé compétitive ou de santé). Posons cette question simple : un pratiquant de cycliste qui n’a pas couru ou fait d’activité terrestre depuis 20 ans, aura-t-il la même capacité motrice, qu’un footballeur pour la préparation à un marathon ? La réponse est certainement non, et la prise en charge sera donc différente. 
Au vu de l’avancement des neurosciences et des nouvelles pédagogies qui en émergent, la capacité sensorielle d’un individu semble être un aspect indispensable pour atteindre son potentiel maximal.


Le Sensoriel, qu’est-ce que c’est ?

Le sensoriel a pour définition selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) :

« Qui concerne les sens, relève de la sensation, des fonctions psychophysiologiques dans leurs différentes modalités. »

Le sensoriel est donc la capacité du système nerveux central (SNC) à percevoir et à analyser les différentes entrées pour comprendre à la fois le milieu intérieur et le milieu extérieur. On peut, dès maintenant, parler d’intéroception, d’extéroception et de proprioception.

L’intéroception est la capacité du SNC à prendre des informations internes. Il s’agit en réalité principalement du rôle du système nerveux autonome (SNA) (ou neuro-végétatif) à réguler, en l’homéostasie de l’organisme (glycémie, pression artérielle, …). On aura très peu d’influence sur cette capacité-ci, sauf via une régulation du SNA, via notamment des exercices de respiration diaphragmatique. L’extéroception est la capacité du SNC à capter des informations provenant du milieu extérieur. L’organe sensorielle extéroceptif est principalement la peau. Cette dernière est bardée de mécanorécepteurs, permettant ainsi de savoir entre autre, ce qui est en contact avec le corps (le sol tout simplement au niveau des pieds). Mais l’œil, la bouche, les oreilles, le nez sont des organes extéroceptifs permettant d’avoir diverses informations sur le milieu extérieur. La proprioception est, en résumé, la capacité du corps à se situer lui-même dans l’espace, sans la vision. Différents capteurs, comme les faisceaux neuromusculaires, permettent un retour d’informations sur le positionnement des membres, mais également leur déplacement et leur vitesse. Ainsi, le corps est doté d’une batterie de capteurs permettant de réguler son fonctionnement. En voici la liste :

- Les chimiorécepteurs répondant aux stimuli chimiques (goût, odorat, variation de PCO2…)

- Les osmorécepteurs répondent à l'osmolalité d'un fluide

- Les photorécepteurs répondant aux changements de luminosité

- Les mécanorécepteurs répondant aux déformations mécaniques

- Les thermorécepteurs répondant aux variations de température

- Les barorécepteurs répondant à la pression (pression artérielle)

- Les propriorécepteurs fournissant le sens de la position (équilibre statique et dynamique)

- Les nocicepteurs répondant à la sensation de douleur

- Les hydrorécepteurs répondant aux changements d'humidité

- Les tonorécepteurs répondant aux vibrations quelconques


Tout ceci compose le système nerveux périphérique (SNP), qu’on peut qualifier aisément de « Renseignements Généraux Corporel ». Les capteurs comme les mécanorécepteurs, les tonorécepteurs, les propriocepteurs et les nocicepteurs revêtent alors une importance capitale. S’ils sont « mal calibrés », transmettant ainsi de mauvaises informations, le système nerveux central aura du mal à réduire le risque d’erreurs motrices.


Prise en compte pédagogique : le SNP au service du SNC


Figure 1 : pyramide d'apprentissage de Williams et Schellenberger

La pédagogique doit prendre une nouvelle dimension et considéré comme un acteur à part entière de la performance motrice. La pyramide de Williams et Schellenberger (figure 1) nous renseigne fortement sur les différents niveaux d’apprentissages possibles. 4 y sont notables : le sensoriel, le sensori-moteur, le perceptivo-moteur et l’intelligence. Force est de constater que peu d’institutions ou de clubs s’intéressent à la base de la pyramide d’apprentissage. Ce processus d’apprentissage devrait donc s’intéresser d’abord à l’étage sensoriel de la pyramide, qui est réellement le « software » de base pour le hardware (le SNC). Dans cet étage, nous distinguons :

Le tactile : qui est la capacité à définir les sensations, principalement, au niveau cutané. Il faut distinguer principalement le niveau palmaire (main) et plantaire (pied). Le premier niveau est en effet la zone ayant le plus de récepteurs sensoriels cutanés, permettant notamment (et à terme) les actions motrices fines. Le deuxième est la première porte d’entrée avec le sol : sa capacité à donner les bonnes informations est donc primordiale. Le proprioceptif : comme nous l’avons déjà dit, c’est la capacité qu’à le corps à se situer dans l’espace et vis-à-vis de lui-même.

Le vestibulaire : il s’agit de l’accéléromètre de la tête et du corps, permettant d’anticiper de manière réflexe les déplacements du corps, de la tête et des yeux. Attention, on a tendance à le mettre comme principal système du d’équilibre, mais il y participe peu. Il s’agit en réalité du système d’urgence de la perte d’équilibre (si une trop grande accélération est détectée, alors il y aura un réflexe de protection).

Les 4 autres sens de base : visuel (la vue), olfactif (l’odeur), gustatif (le gout), auditif (le son).


Nous vous invitons à regarder la figure 2 pour comprendre l’importance du sensoriel. Il s’agit de l’homonculus : c’est la caricature de l’homme en fonction de la densité des capteurs sensoriels. On y voit que les différentes zones citées ci-dessus sont exagérément grossies par rapport au reste du corps. Dès lors, une défaillance d’un de ces niveaux aura des conséquences plus ou moins grandes sur la capacité d’apprentissage d’une personne de n’importe quel âge !


Figure 2 : Homonculus, caricature de l’homme en fonction de la densité des capteurs sensoriels


L’entraînement sensoriel : un entraînement impossible ?

L’entraînement sensoriel paraît donc indispensable pour soutenir les apprentissages et favoriser les meilleures réponses motrices possibles. Il est important que l’entraîneur puisse le prendre en compte. Par exemple, un enfant ayant un déficit sensoriel tactile palmaire important (notamment sur la main dominante) éprouvera des difficultés dans son apprentissage de l’écriture ou d’une activité avec la main (comme le handball). Son temps d’apprentissage risque d’être augmenté. Ajoutez une défaillance de convergence de l’œil directeur (sensoriel visuel) et là, vous réduisez d’autant plus les chances d’apprentissage, de stabilisation des compétences et la capacité à maîtriser d’une manière optimale le geste.


L’entraînement sensoriel peut paraître chronophage, mais il ne doit pas être considéré comme tel : il peut être soit intégré comme exercice d’échauffement (voire de préparation à l’échauffement) ou comme un travail quotidien sur des périodes définies et limitées (3 minutes le matin).


Voici quelques idées pour développer chaque niveau sensoriel, dans l’entraînement sportif :

Tactile : toucher différents objets, de différentes tailles, de différentes formes, avec des stimulations différentes (comme une balle à picots), avec la vue active ou non. Par exemple : utiliser un ballon de rugby en échauffement au hand (à une ou deux mains). Se masser que ce soit au niveau palmaire ou plantaire avec une balle à picot. Ou encore faire l’opposition pouce/doigts de la manière la plus rapide possible. Egalement dissocier le gros orteil des autres orteils (en flexion ou en extension).

Proprioceptif : demander d’effectuer des gestes plus ou moins complexes, avec la vue active ou non. Par exemple : se toucher les lobes d’oreilles avec la main opposée, en fermant les yeux (en position assise). Ou encore se toucher le milieu de la malléole interne avec le gros orteil de la jambe opposée avec la composante visuelle dans un premier temps puis en la supprimant.

Vestibulaire : faire des rotations de tête relativement accélérées dans différentes positions (assis, debout, pieds joints…), faire des mouvements de rotation sur une chaise qui permet de tourner.

Visuel : suivre son propre index en faisant différents mouvements : des huit, des cercles en rapprochant de la racine du nez puis en l’éloignant, fixer l’index placer relativement proche du visage (15 cm) puis cibler un élément éloigné (2 m env.) et faire des allers-retours visuels.

Pour les autres, il est difficile de les intégrer dans une routine d’entraînement, notamment à l’échauffement. Cependant, l’entraîneur devra quand même faire attention au sens auditif (a du mal à s’arrêter quand l’arbitre a sifflé, alors que tout le monde s’arrête), au sens gustatif (ou du moins buccal qui sont liés : difficulté à parler ou articuler) ou au sens olfactif (se plaint plus que les autres ou sur-réagit aux odeurs fortes).


Conclusion

La prise en compte du sensoriel permet d’avoir de nouvelles perspectives de progression. Les systèmes traditionnels d’apprentissage entrent la plupart du temps par le haut de la pyramide, c’est-à-dire les savoirs « académiques ». Ainsi, il se peut que l’on soit confronté à des difficultés d’apprentissage, et donc à l’émergence des réponses motrices voulues. La capacité à mobiliser sensoriellement le système nerveux central, par stimulation du système périphérique, autorisera de nouveaux leviers de progression à court, moyen et long terme, et quel que soit le niveau de pratique affiché.


Benjamin DUMORTIER


Sources

Bethoz A. Le sens du mouvement. Odile Jacob 2013

Chaine youtube Sciences4All de Lê Nguyên Hoang, avec sa série sur le Bayésianisme Vidéo de JP Roll : Proprioception et neuro-plasticité

Neurosciences, Purves et coll. Edition originale 1997. Réedition 2017. Deboek Supérieur


Qui est Benjamin DUMORTIER?

Titulaire Licence STAPS "Entrainement Sportif" (Evry)

Masters STAPS "management et ingénierie du sport : Option Ingénierie des interventions en entraînement sportif" (Bordeaux 2)

Masters STAPS Entraînement et Optimisation de la Performance Sportive, "Sport, Expertise, Performance de haut niveau" (Paris 5/INSEP).

Préparateur physique/Coach Sportif

0 vue